ESSAI – Pourquoi ou plutôt pourquoi ne pas s’abonner à un journal en 2018 ? Quelques pistes de réflexions

NEW YORK/SAO PAULOCes jours je me suis posé la question, pourquoi s’abonner à un journal papier ou online (en ligne) ou plutôt pourquoi ne pas s’abonner ? Il se trouve que j’habite la plupart du temps à Sao Paulo au Brésil, plus grande ville de l’Occident chrétien. Dans ce pays très peuplé, paradoxalement très peu de personnes lisent un journal et encore moins sont abonnés, probablement 1% ou moins de la population est abonné à un journal. Je lis tous les jours le journal Folha de S.Paulo mais je ne suis pas abonné, je l’achète au numéro ou le lis dans les cafés. Bien sûr la culture brésilienne n’a pas grand chose à voir avec la culture suisse ou française. Cela dit, selon des informations que je dispose le nombre d’abonnés aux journaux en France a beaucoup diminué ces dernières années, merci Internet et Netflix. 

Beaucoup trop d’informations

Ce que j’aime comme intellectuel est d’essayer de comparer les époques, j’ai 38 ans encore pour quelques jours. Lorsque j’avais 10 ans, en 1989 il existait je crois encore un journal à Montreux (Suisse) où j’ai grandi, appelé La Presse Riviera Chablais. Je me rappelle que je le lisais, en tout cas le sport avec le football et les dessins de presse rigolos. A cette époque, soit il y a 30 ans Internet n’existait pas ou de façon embryonnaire, assez peu de personnes avaient le câble et la TV était probablement assez ennuyeuse. Ainsi, les gens par exemple les Montreusiens s’abonnaient à un journal pour passer le temps le soir, se divertir et peut-être s’informer. Mais en aucun cas je pense lire un journal avait une notion de communauté, hors au niveau régional et pour les morts (décès). Peu de gens savaient que le New York Times était plutôt à gauche (progressiste) et le Wall Street Journal plutôt à droite (conservateur). Probablement que cela n’intéressait personne, ce qui comptait était le résultat final à savoir si un politicien de gauche ou de droite était élu. L’orientation politique du journal avait moins d’impact, il faut dire que les journalistes à cette époque étaient bien sûr beaucoup plus conservateurs et moins polémiques. N’oublions pas que quand vous êtes un monopole, vous essayez de plaire un peu à tout le monde. La segmentation n’était pas encore un mot-clé très utilisé dans le marketing.

Concept d’appartenance, la secte

En 2018, avec tellement de sites d’informations, de médias sociaux comme Twitter, Facebook ou Instagram (pour les dessins, photos ou infographies) ou de TV sur le marché, les journaux imprimés ont beaucoup perdu de raison d’être. Autrement dit, on ne lit presque plus un journal pour se divertir ou s’informer. Pourquoi ? Si vous parlez anglais vous pouvez vous informer sur CNN ou FoxNews, si vous parlez français sur Le Figaro ou Le Monde pour les articles gratuits, en Suisse le 20 Minutes ou j’espère ce site Romanvie.ch. Il y a une telle abondance d’offres. Repartons en arrière à Montreux en novembre 1989. A cette époque vous n’aviez que quelques journaux pour vous informer. S’abonner faisait clairement sens, par manque de choix. Alors une question qu’on peut se poser, qui s’abonne encore aux journaux en 2018 à part des journalistes comme moi (je suis abonné forcément au Wall Street Journal) ? Mon hypothèse est que des journaux comme Le Temps et son éditeur Ringier l’ont bien compris, c’est pourquoi ils provoquent toujours plus et essaient d’être absolument anti-conservateur. Il savent que le lectorat conservateur dont je fais partie est totalement perdu, jamais je ne m’abonnerai au Temps. Mais par contre l’électorat progressiste qui a une certaine haine des conservateurs peut s’abonner, cela devient une sorte de raison d’être de soutenir un journal qui déteste le conservatisme. Un peu comme un club, comme une secte ou si je suis plus poli comme une religion. Les journaux en 2018 ne sont plus vraiment là pour informer mais reviennent à des journaux politiques comme dans les années 1920 ou 1930 en Suisse fortement marqués à gauche ou à droite, conservateur ou progressiste. Le journalisme redevient un combat, une guerre idéologique. Notez que je ne parle pas ici de journaux dits supra-régionaux comme en Valais Le Nouvelliste qui à mon avis fait un bon travail et sert une communauté régionale (le Valais romand).


Dommage…

Au fond c’est dommage, car avec cet état de fait les journaux comme Le Temps deviennent toujours plus illisibles en tout cas pour un conservateur comme moi, loin de la réalité, totalement partial. Bien sûr si on est objectif les journaux conservateurs comme The Wall Street Journal ou Le Figaro eux aussi ont des biais par exemple sur l’environnement ou la pauvreté. Bref, pour être bien informé en 2018 il faut lire de nombreux journaux, Le Figaro et Le Monde, Le Wall Street Journal et Le New York Times ou en Amérique latin la Folha de S.Paulo, la vérité étant probablement au centre. Maintenant peu de gens ont l’envie, le temps et l’argent de s’abonner à plusieurs journaux. Cela ne devrait pas aider les journaux à avoir plus d’abonnés.

Nains face à Netflix

Il est vrai qu’autant le New York Times et le Wall Street Journal sont des exceptions avec beaucoup d’abonnés surtout dans le digital, mais le New York Times le reconnaît, comparé à Netflix ce journal est un nain. Car même si on parle de 3 millions ou plus d’abonnés au NYT (print et digital), c’est rien ou peu pour une population américaine de plus de 300 millions de personnes et comparé au plus de 100 millions d’abonnés à Netflix. Sans compter que beaucoup d’abonnés au NYT sont des non Américains comme des Allemands qui lisent l’anglais et apprécient cette vision progressiste du monde.
Il y a aussi le fait que ces deux journaux new-yorkais (NYT et WSJ) comptent plus de 1000 journalistes à plein temps, certaines sources parlent de 2000 journalistes pour le Wall Street Journal, premier journal aux Etats-Unis en terme de tirage, et de 1500 pour le New York Times. Avec une équipe de 100 journalistes, il est très difficile de rivaliser avec eux.


Réinvention 

Bref, les médias actuels sont plutôt morts ou condamnés à rester en niche, car si c’est pour devenir une religion, les puissantes églises évangéliques ou bien sûr l’église catholique font bien mieux le job. Je ne dis pas que les médias doivent s’arrêter ou disparaître, mais il faudra probablement qu’on repense tous le modèle, notamment le rôle du journaliste qui ne doit pas devenir un prêtre ou pasteur en prêchant toujours “la” bonne nouvelle. Vive un renouveau médiatique peut-être plus neutre, plus dynamique et plus beau (plus d’infographies, de design). Car au fond, presque personne nous lit ou en tout cas ne paye pour nous lire, à nous journalistes de nous remettre en question. Rapidement et efficacement !

Le 3 décembre 2018 (version de 13h36, heure suisse du 3 décembre 2018). Par Xavier Gruffat (journaliste non diplômé, mais journaliste de coeur et de profession. Toutefois diplômé de l’EPZ Zurich et diplômé MBA, fondateur du site Creapharma.ch en 2003).
Remarque : Xavier Gruffat s’est rendu à New York en mars 2018 pour un séminaire sur les médias, un haut cadre du New York Times avait notamment donné une conférence et avait présenté certains chiffres.

Détails de la rédaction: Cet article a été mis à jour le 03.12.2018.